Les tulipes

« Les tulipes  »
Jeff Koons

Question 1 : Que voit-on ?
Réponse 1 : Un ensemble de sept formes identiques, chromées, aux sept couleurs apaisantes et aux reflets rutilants. La forme de base est composée d’une tige se terminant par un renflement oblong dirigé vers le ciel. Les sept tiges sont posées entrecroisées sur le parvis du Musée Guggenheim de Bilbao. L’ensemble est délimité par un tracé géométrique au sol. Sur la photo en plan large, l’œil voit des sucres d’orge ou des sucettes des années 60 ( ?), emballés dans du papier cristal coloré translucide. Sur la photo en gros plan, l’oeil voit des ballons gonflés à bloc à l’hélium (distendus), manufacturés en séries dans du plastique miroir (1975 ?), invaginés à une extrémité, montés sur tige rigide à l’autre, ces mêmes ballons que l’on achète pour les enfants dans tous les parcs d’attractions. A Chicago, en s’approchant de l’œuvre, l’oeil découvre que ces sept objets mesurent chacun cinq mètres de long et que les  ouvriers spécialisés qui ont réalisé ces aciers chromés (carrosserie de voiture) ont un formidable savoir-faire car le polissage parfait offre de superbes reflets déformants de toute l’architecture démesurée qui entoure l’œuvre. L’échelle des objets rivalise avec celle des bâtiments environnants. Ces formes vues depuis les hauteurs du Musée de Frank Gehri, nous font penser que l’artiste a réalisé là un bouquet de fleurs posé sur le sol.

Question 2 : Quelles associations pertinentes peut-on faire en reliant ces observations ? Que nous dit l’œuvre ?
Réponse 2 : Notre description et le titre nous permettent à présent de lire l’œuvre.
Sucre d’orge, sucette ou ballon brillants nous disent : innocence, enfance, jeu, légèreté, excitation, joli.
La gerbe de fleurs posée par terre et délimitée comme un corps nous dit : commémoration d’un mort.
Les reflets déformés nous disent : miroirs déformants, fête foraine, magie.
Le titre « Les tulipes » nous dit : Fleurs coupées, nature, éphémère, Hollande, Van Gogh et sa folie.
Des fleurs en métal chromé géantes, identiques et parfaites nous disent : fleurs artificielles éternelles, prouesse technique pour faire passer de l’acier pour de fragiles fleurs en ballon .

Question 3 : A présent pouvons-nous émettre des hypothèses sur ce que nous dit l’artiste ?
Réponse 3 : « Avec l’art je suis un magicien omnipotent, comme un designer (ou comme un industriel) je peux faire réaliser n’importe quel objet à la taille que je souhaite avec la finition d’une formule 1 ». «  L’art est un miroir déformant de la réalité. Votre reflet et celui de la ville sont inclus dans mon œuvre. Mes objets/miroirs vous attirent comme des alouettes ou comme des enfants. Votre reflet et celui du plus beau musée du monde sont inclus dans mon œuvre. Vous êtes tous déformés. Je vous déforme tous ». « Le marché de l’art contemporain est une fête foraine où je m’éclate. La vie est un grand parc d’attraction dont je suis l’un des princes. L’objet manufacturé est encore plus fort et plus beau que la fleur naturelle. Par cette œuvre je commémore la mort de l’art et dit vive le dollars qui permet tout. A chacune de mes œuvres j’affirme la mort de l’art lié à la compréhension de l’homme et de la nature. L’artiste n’est plus un humaniste mais un cynique »

Question 4 : Comment s’exprime le désir de l’artiste dans l’œuvre ?
Réponse 4 : Face à ces œuvres, il n’y a rien d’incongru de penser à des spermatozoïdes, à des verges aux glands gonflés, à des tiges phalliques pénétrants des vagins/anus artificiels gonflables ou à des sexe-toys (encore plus lorsque l’on connait les autres œuvres de l’artiste dont certaines mettent en scène ses ébats avec sa femme actrice de porno). Quand dans l’œuvre d’art, le sexe se pare d’or ou se cache sous une couche de pureté brillante, on doit toujours se poser la question de « perversion se présentant masquée ».

Question 5 : L’œuvre d’art a-t-elle un but ?
Réponse 5 : L’amour, la beauté, la vérité, ont-ils un but… ?

Question 6 : Les œuvres de Jeff Koons ont-elles un but ?
Réponse 6 : Oui, ces œuvres ont plusieurs buts.
Provoquer par leur sujet : la banalité, le kitch (l’amour du laid), l’incongruité, la pornographie.
Provoquer par leur aspect (taille démesurée, matériaux rutilants, lisses, sans imperfections humaines (purs).
Provoquer par leur prix (démesuré).
Vendre de la vulgarité aux hommes les plus riches de la planète.
S’apparenter à un produit de luxe et participer au grand marché mondial.

Question 7 : Le but de Jeff Koons est atteint puisque vous faites écho à sa provocation ?
Réponse 7 : Oui, cette fiche même, alors qu’elle tente d’ouvrir le regard du spectateur, quel que soit le propos qu’elle développe, fait instantanément partie de l’œuvre car elle alimente le grand panier fourre-tout des réflexions, rumeurs, échos, critiques, encensements qu’elle produit.

Question 8 : Quel est votre regard sur cette œuvre ?
Réponse 8 : Sous les apparences d’un « joli gros jouet d’enfant géant», dans les « Tulipes » de Jeff Koons se mêlent à la fois l’innocence, la mégalomanie*, la pureté, le sexe, la vulgarité et la mort, dans un cocktail terrifiant (conscient ? inconscient ?) qui ne se révèle absolument pas à la première vision.
Il faut une attention intense pour saisir la globalité de l’œuvre dans son contexte.
Il faut oser érafler du regard le rutilant de l’œuvre pour comprendre ce qui la sous-tend.
Il faut oser transgresser l’effet muséal qui certifie « Grande œuvre de valeur et sans défaut »
Enfin, pour voir vraiment, il faut s’émanciper de la parole médiatique/critique qui s’authentifie d’elle-même, en réseaux fermés, et donne un satisfécit à toute œuvre hors de prix.

* Ici on peut parler de mégalomanie de l’enfant rejouée/subie par l’adulte : jouissance d’un sentiment de toute puissance sur la réalité, possibilité de manipuler l’autre, défaut d’altérité, égoïsme naturel.

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