Les loisirs sur fond rouge

Fernand Léger (1881-1955)
« Les loisirs sur fond rouge » 1949
Huile sur toile (113cm x 140cm)

Une peinture . Trois bandes horizontales : Une bande inférieure étroite bleu outremer, une deuxième ocre jaune clair et enfin, dans la moitié supérieure, un grand fond rouge carmin. Par dessus ces bandes, un enchevêtrement de formes toutes cernées de noir : trois aplats jaune vif verticaux auxquels répondent deux aplats jaune vif horizontaux ; un aplat bleu foncé ; un aplat orange ; quelques taches de vert ; de nombreuses formes blanches tubulaires imbriquées et mises en volume par des dégradés noirs.
Sujet : Un groupe de six personnages statiques (deux couples et leurs enfants ?) pose sur la plage comme pour une photo. La mer est au tout premier plan. Le peintre, le photographe ou le spectateur sont donc dans l’eau. Quelques éléments pourraient faire penser à une scène de cirque (couleurs franches, monocycle, vélos, justaucorps).
Personnages : Deux hommes debout, pas du tout habillés pour la plage. L’un est en costume bleu et gilet à pois. Dans sa main droite, il tient une cigarette et une fleur (ou une guimauve ?) en forme de femme nue. Il a l’air pensif et maussade et regarde en direction de la femme au maillot rayé. Sa main gauche caresse le bras de la femme allongée. L’autre homme est en costume jaune, gilet coordonné, nœud papillon, moustache et canotier. Il est au centre du tableau, imposant, heureux et nous regarde dans les yeux (C’est peut-être lui qui va nous faire entrer dans la lecture du tableau ?). Sa main gauche tient une roue de vélo. Il est enlacé par un enfant (en maillot vert à rayures noires) assis sur son bras droit replié (rappelant de traditionnelles poses impossibles de vierges à l’enfant). Cet enfant est représenté comme un homme miniature qui jette un regard mauvais sur la femme allongée. Deux femmes en maillot de bain. L’une est à demi allongée sur le sable. Son maillot orange est original (col et ceinture brodés) et de bonne coupe. Elle est pensive et nous regarde. Sa main droite tient une plante. Sa main gauche « cache ou saisit » le centre exact du tableau (tracer une croix depuis les quatre angles !) qui n’est autre… que le sexe de l’homme en jaune !!! (observez ce nœud de membres qui con-vergent vers le centre). L’autre femme au maillot commun et bon marché, à rayures blanches et roses, a le regard décidé, les lèvres pincées et le menton gourmand, prête à dévorer (ou insulter ?) l’homme en bleu qu’elle regarde intensément. Il est impossible de maintenir un vélo comme elle s’y prend. Ses mains ne tiennent pas le guidon du vélo. Son index droit nous indique la fourche qui se dirige vers l’entrejambe de l’autre femme. Sa main gauche effleure la barre transversale qui disparaît entre ses propres cuisses. Le sixième personnage est un enfant au maillot jaune. On dirait un petit homme très musclé (un trapéziste ?). Un bout de ciel bleu étoilé apparaît dans l’éclat (le trou ?) imprimé sur son maillot, souligné par une fleur rouge (sang ?). Il est assis en équilibre instable sur la roue du vélo. Pour ne pas tomber, son bras droit est négligemment posé sur le bras gauche de la femme debout. Sa main gauche tient une plante étrange dont une feuille jaillit verticalement de son entrejambe. Cet enfant pensif nous regarde. Juste au-dessus de lui un nuage stationnaire en forme de rocher/chiot/fœtus (quelque chose d’étrange plane sur cet enfant, une blessure du passé ? Un avenir incertain ? la mort?)


Objets . Divisons la toile en quatre bandes verticales, dans la première à gauche on croit voir un vélo accroché à une barrière. En étant vraiment attentif on comprend que le vélo est totalement démantibulé et impossible. Est-ce une sculpture surréaliste (voir Picasso, Ernst, Giacometti) avec l’axe décentré de la roue arrière, la selle accrochée au pneu et le guidon fantaisiste ? Est-ce les ruines de la guerre avec le V de la fourche qui s’élance vers le ciel comme une traînée de forteresse volante qui s’écrase ? ou deux rails vers les camps ? ou comme le V de la victoire contre le nazisme ? Explication renforcée par les cailloux/crânes posés au premier plan (étonnant échos d’une tradition de la peinture Renaissante, période rejetée pourtant par Léger). Enfin, ce sont peut-être les conséquences d’une terrible chute à vélo contre une barrière (tronc d’arbre horizontal, pilier de ciment jaune et deux barres métalliques), sentiment renforcé par la jeune femme au sol ? Nous ne pouvons pas faire l’économie de toutes ces questions qui naissent d’une observation aigue de la totalité de l’œuvre. Le deuxième vélo paraît beaucoup plus « normal » au premier regard, mais il se révèle lui aussi totalement impossible : axe décentré de la première roue, pédalier non relié à la fourche, roue arrière qui devient barre transversale.
Sommes-nous aveugles ? La chose la plus incroyable, c’est que ce vélo participe d’une vieille blague populaire graveleuse que personne ne voit, car elle s’affiche de façon obscène, juste là, énorme, sous nos yeux. Regardez la femme à demi allongée et la roue du deuxième vélo qui se glisse entre ses cuisses… N’avez-vous jamais entendu « sa raie est un parking à vélo » ou pire « sa fente est un garage à b… », hypothèse doublement confirmée par cette longue tige blanche et courbe qui disparaît entre ses cuisses et qu’empoigne l’homme en jaune. (Léger était fils d’éleveur normand. Il était connu pour son franc-parler et nommé « la brute magnifique »).
Nous avons donc affaire à deux idées de vélo, voire à tout autre chose que des vélos. Ces tubes blancs courbés qui s’entremêlent avec les membres gris des personnages peints comme des tuyaux de gouttière en zinc sont, pour le peintre, des métaphores plastiques puissantes qui disent à la fois le sexe, le métal, la chair, l’objet industriel… toute la confusion créatrice de l’après guerre.
Le fond et le titre. La totalité du ciel est rouge.
« Loisirs sur fond rouge » du sang des millions de morts de la guerre ?
« Loisirs sur fond rouge » du drapeau du communisme français de l’après-guerre ? de la révolution russe et de Staline qui sort grandit de la guerre ?
« Loisirs sur fond rouge » du désir qui monte?
C’est sans doute tout cela à la fois, mais cette lecture fine du tableau nous montre que l’on ne peut en rester à une simple représentation des loisirs balnéaires dans l’après guerre.

Nous ne pouvons nous débarrasser des « erreurs de représentation » en disant soit que « c’est la liberté du peintre de refuser une représentation naturaliste (mimétique) du monde », soit que « Léger ne sait pas dessiner ». Il faut savoir que Léger se réfère tout le temps à David et Ingres pour le dessin et Cézanne pour la peinture, et qu’après avoir souhaité devenir architecte et raté son entrée au beaux arts il a reçu une formation des plus classiques dans les académies du soir comme La Grande Chaumière. Pour simplifier, sa peinture paraît naïve comme celle du douanier Rousseau, mais il y a une grande maîtrise du geste et rien n’est laissé au hasard.

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2 regards à Les loisirs sur fond rouge

  1. Ping : L’ombre au tableau « Un jour Une Oeuvre

  2. Lx_Chx13 dit :

    Votre analyse est très juste et elle m’aide énormément.
    J’aimerais vous apporter quelques détails que j’ai trouvé :
    – Si l’on fait l’association du fond rouge avec le bleu ou le jaune des costumes masculins, nous pouvons retrouver les couleurs secondaires telles que le orange ou le violet qui sont les couleurs des tenues féminines. Coïncidence ?
    – Nous pouvons penser qu’une histoire d’adultère se cache là dessous. En effet, si l’on suit le premier tiret, les couples seraient les suivants : homme en costume jaune avec le femme en maillot orange et l’homme en costume bleu avec la femme en rayures. Or, si l’homme en bleu était fidèle à sa dulcinée, il ne caresserait pas le bras de la femme de son ami (?)
    – La forme au-dessus de l’enfant équilibriste pourrait signifier qu’il est né d’une relation extraconjugale…

    Je ne sais pas si cette brève analyse est juste, je voulais partager mes doutes avec vous

    [Reply]

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