L’enterrement du Comte d’Orgaz

Domenico Theotokopoulos dit El Greco
Peintre Crétois ayant vécu un peu en Italie et toute la fin de sa vie en Espagne
1541-1614
 » L’enterrement du Comte d’Orgaz  »
Huile sur toile 480cm x 360 cm

Préambule : Je connais mal ce peintre, et c’est tant mieux pour cet exercice d’attention auquel je vais me livrer. Je découvre ce tableau pour la première fois (comme le Hooper, le Léger et le Koons, déjà traités). La thèse/polard « Autopsie du Greco » écrite et éditée par le peintre Paella m’a ouvert les yeux sur les nuages de ce peintre qui m’avaient toujours parus étranges.
Construction :
En filigrane, une croix magistrale dont la poutre verticale passe, de bas en haut, par le cœur du Comte d’Orgaz, l’œil du saint, l’ange à l’aile déployée, l’âme/nouveau né et Dieu. La barre transversale de la croix est constituée par une série de têtes d’hommes se détachant sur un fond noir, têtes uniformément éclairées malgré six flambeaux (ces flammes froides ont toutes deux yeux et tiennent de la salamandre ou du têtard !). De part et d’autre de cette croix invisible et pourtant très présente, au-dessus de la transversale, deux « rideaux de nuages bleu/gris/blanc » (nuages à première vue) s’ouvrent pour laisser un passage vers les cieux et sur la scène (théâtrale) qui se déroule sur terre. Voilà le monde sacré et le monde humain bien séparés. Au centre du tableau un ange avec une étrange aile déployée (El Greco veut-il juste nous montrer son savoir-faire technique ?) dont la robe jaune fait des plis incongrus (voyez-vous comme moi le cobra royal qui se dresse ?) et d’où surgit un pied unique. Juste en dessous, un homme curieux regarde sous cette robe (pour voir le sexe de l’ange ? pour prendre son pied ? Pourquoi ce pied isolé mis en évidence au centre du tableau? Nous indique-t-il un personnage particulier ? Ou le peintre nous dit-il qu’il prend son pied à peindre ?). (…)
Partie inférieure du tableau:
Au centre une ellipse noir cerclée de l’or des chasubles brodées de St Etienne et St Augustin. Au centre de ce trou noir la main gauche maniérée d’un personnage qui semble dire « c’est pas de chance mon vieux, ça devait arriver ! ». Le Comte d’Orgaz est comme expulsé de cette conque noire. Cet « accouchement de la mort » est souligné par un linge blanc. Une spirale (construction sous-jacente) part de cette main et tournant dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, passe par trois autres mains et aboutit à un enfant qui n’est autre que le fils du Greco ! sa date de naissance est sur le coin de mouchoir visible). Cet enfant à la moue méprisante nous regarde. De son index droit, il désigne le bas du tableau (l’enfer ?). Son index gauche indique un minuscule poupon rose brodé, mais tout son bras indique le cœur de la dépouille du Comte d’Orgaz. La naissance et la mort sont-elles reliées ici par la spirale du temps ? El Greco nous dit-il quelque chose sur le bouleversement que constitue l’arrivée de son fils et, en même temps, son sentiment sur le Comte d’Orgaz ?
Dans la partie inférieure gauche du tableau, il y a un grand moine à l’attitude humble, en bure au tissu sévère. Regardez la manche droite qui se transforme en animal et qui va dévorer la tête de l’enfant ! Constatez comme les plis de cette manche sont compliqués (voire impossibles) alors que le reste du vêtement est on ne peut plus simple…
Comme pour répondre à cette figure sévère, à l’opposé, dans la partie inférieure droite, un prédicateur dépasse toutes les têtes (il a une vertèbre cervicale supplémentaire !) dans un habit sacerdotal fait d’une gaze transparente. Pourquoi ces plissés brillants ? Pourquoi un tel morceau de bravoure de transparences plastiques sans ornements, rivalisant avec les chasubles brodées ? Ne peut-on voir un éléphant (en miroir) dans chaque épaule, bras et mains constituant les trompes ? A sa droite , le commanditaire (le curé Andrès Nunez), lit un texte saint et semble en contact direct avec le ciel grâce à l’immense crucifix tenu par son voisin. Est-ce là, la manière du Greco de nous montrer que cet homme est pieu ? A gauche du prédicateur un homme à la barbe blanche regarde l’enterrement avec un sourire malicieux (c’est le philosophe Antonio de Covarrubias y Leiva, grand ami du Greco) . Que se dit-il sur le pouvoir et l’église ? Sa présence à-t-elle valeur d’autorité morale pour protéger le tableau de l’inquisition ?
Que voit-on dans le ciel ? Un groupe de musiciens à gauche et, juste au-dessus Saint Pierre avec ses clefs et un jeune homme étonné ( ?). Au pied de Dieu, la vierge en beauté fait un étrange mouvement vers l’âme nouveau/né qui monte au ciel. Cela crée une incroyable spirale dans son vêtement. Un étrange serpent de tissu descend de sa tête, passe sous son bras et ouvre son œil et sa gueule su son genou. Maintenant, si vous clignez des yeux en ne regardant que le manteau bleu vous verrez alors apparaître une énorme tête de serpent avec deux crochets venimeux rouges, œil brillant et paupières qui a la tête de la vierge dans sa gueule sanguinolante (à moins que la douceur de cette femme cache cet animal dangereux ?) ! La main droite de la vierge nous indique une « vulve de nuage immaculée » entre deux « cuisses de nuages blancs » qui s’écartent. Assiste-t-on à un accouchement ? Celui du fils du peintre ? Oui et non puisque l’enfant grimpe vers le haut…Dans ce sexe sacré va pénétrer l’âme du Comte d’Orgaz. Sur terre, exactement à l’aplomb de cette « invagination aérienne» (ou rétro-accouchement ?) il y a l’accouchement de la dépouille du comte. En face de Marie, il y a Saint Jean simplement vêtu d’un pagne en peau de bête. Marie et Saint Jean sont assis sur une énorme bizarrerie : un étrange nuage qui traverse tout le tableau en diagonale, qui à y regarder maintenant de plus près  (on dirait des anamorphoses de Dali !)  me donnent à voir un énorme corps nu et musculeux, allongé,  dont l’énorme tête serait dans le dos de la vierge et dont les têtes d’angelots constitueraient les yeux, le nez et la bouche.
A droite de Saint Jean se presse une foule d’hommes ( ?). Au-dessus d’eux plane un oiseau terrible dont le bec pointu et ouvert est constitué par la jambe gauche de l’ange et un pan de sa robe jaune. On distingue nettement deux yeux, une aile de plumes (celle de l’ange) et une aile de nuage.
Au dessus de la main gauche de Dieu il y a un étonnant profil de vieil homme barbu à la Arcimboldo ( ?). La robe blanche de dieu elle-même fait d’étranges plis qui forment un serpent dont la tête est dirigée vers Marie. Marie/serpent géant pourrait elle dévorer ce petit Dieu fragile qui a la tête du Greco ?
A présent, si je retourne le tableau (ce que pouvait faire El Greco dans son Atelier mais ni le spectateur de l’époque, ni le commanditaire. Alors qu’aujourd’hui il m’a suffit d’agrandir la reproduction au format A3 et de la retourner) alors apparaissent à gauche une tête d’aigle géante qui dévore St Jean (ou de chien vers la gauche ?) et à droite trois poissons dont une grande tête de raie très naturalise. Dans cette même veine naturaliste admirez aussi l’aile déployée de l’ange qui devient alors une grue au long bec jaune !

Tableau d’une richesse incroyable qui parle à la fois de la naissance et de la mort ; de l’accouchement et de l’enterrement ; de cette peur qui effraie l’homme quand la femme devient mère ; du bouleversement que cause l’arrivée de l’enfant ; de la toute puissance réelle de la peinture : puissance technique et puissance du sens exprimé ou caché ; du pouvoir imaginaire du peintre qui se croit un dieu sur sa toile ; de la liberté du peintre malgré la commande et les canons de l’inquisition ; de l’importance de la nature à travers les figures du serpent, de l’oiseau, et du poisson, symboles philosophiques (ou alchimiques ?) sans doute …
J’attends tous les enrichissements que vous pourrez faire à cette première lecture (montrez moi ce que je n’ai pas vu) et tous les éclairages  savants sur ces personnages multiples et sur ces symboles cachés.

http://ivansigg.over-blog.com
www.ivan-sigg.com

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7 regards à L’enterrement du Comte d’Orgaz

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  2. « … et d’où surgit un pied unique. Juste en dessous, un homme curieux regarde sous cette robe (pour voir le sexe de l’ange ? pour prendre son pied ? Pourquoi ce pied isolé mis en évidence au centre du tableau? Nous indique-t-il un personnage particulier ? Ou le peintre nous dit-il qu’il prend son pied à peindre ?). (…) »

    – C’est quasiment l’enterrement du comte d’Orgaz(me)

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  3. Bonjour Ivan, bonjour à tous! Voilà une mise en lumière passionnante qui invite à se plonger dans l’image (le zoom manque cruellement).
    Amitiés
    andré

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  4. Alexis dit :

    J’aurai quelques congés à Noël durant lesquels j’espère pouvoir faire une nouvelle version du site tenant compte des suggestions, et j’espère trouver une solution pour intégrer une fonction zoom.

    Elle ne sera disponible que lorsque des versions numériques « haute définition » sont disponibles sur Internet.

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  5. Alexis dit :

    En attendant le zoom, vous pouvez utiliser la fonction zoom de votre navigateur (menu affichage dans firefox)

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  6. « quel visionnaire ce Greco ! non seulement il voyait tout un bestiaire délirant (cava, rioja, xérès ?) mais aussi il savait qu’en mettant ce pied au milieu du tableau, nous comprendrions bien plus tard qu’il prenait son pied à peindre, expression argotique datant de 1899 qui s’est répandue dans les années 60 selon ce cher Robert »

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  7. Matthieu dit :

    Ayant analyser un tant soit peu cette magnifique œuvre du Greco, une interrogation subsiste en moi; Que signifie la croix-rouge sur les robes noires des hidalgos présent à l’enterrement du comte d’Orgaz?

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