Fontaine

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Photographie de Alfred Stieglitz, Fountain de Marcel Duchamp, 1917.

Source iconographique : http://en.wikipedia.org/wiki/Fountain_(Duchamp)

MODE D’EMPLOI

Pour qui appartient au sexe masculin, cet objet ne va pas sans une connaissance précise de son utilisation. Mais à quand remonte cette invention dévolue à une seule et unique fonction avant que n’interfère un dénommé R. Mutt en 1917 ?

Le sexe dit fort s’est sans doute réjouit de ce progrès technologique qui permettait enfin aux plus maladroits de viser juste à coup sûr. Car, pour qui a passé l’âge de jouer à la Guerre des Boutons, ce geste naturel n’est pas sans danger…

L’HISTOIRE D’UN MEC

Comment s’y prenait-on au Moyen Âge ? Époque que l’on se complet encore à traiter de barbare. Les frasques hygiéniques de la cour de Versailles ont enflammé l’imagination de générations d’écoliers. Au XVIIIe siècle, le bourgeois pouvait se soulager dans la rue en requérant les services d’un commerçant qui en échange d’une pièce, disposait à vos pieds un baquet et dépliait à mi-corps un paravent piteux garant des règles de la pudeur mais pas des courants d’air. Que se passait-il dans ces baraques en tôle du XIXe siècle où ces messieurs s’engouffraient comme dans les entrailles nauséabondes d’un labyrinthe ?

Enfin, que dire de la sanisette contemporaine du designer J. C. Decaux qui semble avaler tout crû l’imprudent visiteur en refermant sur lui une porte blindée ?…

Ludique, insolite, dérangeant ou tabou le sujet ne laisse pas indifférent. En ce sens, toutes les préoccupations du quotidien ne se valent pas.

D’UN TRÔNE À L’AUTRE

Seul un homme au fait de ses particularités anatomiques pouvait concevoir ce réceptacle de porcelaine aux formes ergonomiques, distingué cousin à la ville du pot de chambre rustique asexué et à tout faire…

Seul un homme, pouvait avoir l’idée provocante à l’heure où la première guerre mondiale démontrait l’équation de Céline : sang + merde = mort, d’en acquérir un exemplaire pour introniser celui-ci au rang d’œuvre d’art.

READY-FLOP !

L’histoire commence en 1913 quand Duchamp est remarqué par le milieu artistique newyorkais grâce à l’une de ses peintures, le « Nu descendant l’escalier ». Considéré comme un représentant de l’avant garde, on lui propose de devenir membre du comité d’accrochage de la Société américaine des artistes indépendants calquée sur le désormais célèbre modèle français.

Ce salon revendique un art contemporain qui s’oppose au conservatisme des académies.

« Sans jury, ni récompense », son organisation se veut démocratique, en effet quiconque s’acquitte d’un droit d’inscription de six dollars peut y exposer en tant qu’artiste.

Pourtant la censure de la proposition de Duchamp qui décide alors de démissionner, ne fera pas grand bruit à l’époque. La pièce ne sera pas exposée au salon et les théories divergent quant à sa disparition mystérieuse. Il faudra attendre quelques décennies avant que ce ready made n’acquière une renommée mondiale fameuse et toujours fumeuse aux yeux de certains de nos contemporains (Il ne sera pas question ici de « l’affaire » Pinoncelli qui pourrait faire l’objet d’un sujet spécifique.)

ARCHÉOLOGIE DE L’ART

Alors que reste t-il de Fountain aujourd’hui ? Rien si ce n’est une photographie réalisée par Alfred Stieglitz dans sa propre galerie dont nul ne sait (selon mes sources) si Marcel Duchamp participa à la prise de vue.

Cette photographie sera reproduite en mai 1917 dans une revue Dada. Titre de l’article concocté par Duchamp et ses amis : «The Blind Man».

En 1964 (4 ans avant la mort de Duchamp), elle servira de modèle à la réalisation d’un nombre limité de répliques (12 ou 20 ?) commandées par le marchand d’art Arturo Schwartz. M. D. voudra bien authentifier celles-ci non sans ironie comme en témoigne sa correspondance de l’époque. Il faut aussi mentionner les miniatures que Duchamp fera réaliser selon des croquis de sa main pour certaines de ses « Boîte en valise », sorte de résumé au format maison de poupée de son œuvre.

ARCHIVAGE

Quelle est la nature du témoignage cette image/archive ? Sur cette reproduction numérique, un ton sépia (quid du tirage argentique original ?) et de multiples poussières nous parlent d’un temps révolu. L’urinoir a été renversé à 90° selon la volonté de Duchamp, sa vue de face est frontale et l’objet occupe la plus grande partie de la composition spatiale. Il a été posé, sans qu’on cherche à le centrer correctement sur un support qui pourrait être un simple madrier de sapin. Faut-il voir ici, une négligence ou une volonté de dissocier l’œuvre de la symbolique du socle inhérente à la sculpture d’art? Une chose reste sûre, Duchamp n’a pas conçu de socle pour cette pièce.

Tracée à la peinture noire en lettres capitales qui tranchent avec la blancheur de la porcelaine et sans emphase particulière, une signature : R. MUTT 1917. Sur la hanse droite qui permettait à l’origine de fixer l’objet au mur, est accrochée une étiquette plusieurs fois perforée. Elle semble comporter une écriture manuscrite. Les nom et prénom de l’artiste postulant au salon : Richard Mutt.

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JEU DE PISTE

L’arrière plan de cette image parait plus énigmatique. Il s’agit de l’extrait d’une peinture de Marsden Hartley intitulée « The Warriors » et exposée alors à la 291 Gallery à New York.

Le choix de ce dispositif scénique relève t-il de la seule décision de Stieglitz ou Hartley et Duchamp ont-ils eu leur mot à dire?

Ici, cette toile de fond semble jouer le rôle d’un décor. Le geste est enlevé, les masses organiques et végétales sans doute vivement colorées (si on se réfère aux autres peintures de Hartley) sont rehaussées d’un trait spontané.

À y regarder de plus près, le motif ne se résume pas à une abstraction. Observez de part et d’autre de l’urinoir, les toitures en forme d’obus surmontées chacune d’un drapeau (anglais ?) flottant au vent.

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ZORRO & DANDY

La contestation des dogmes de l’art selon Duchamp est souvent facétieuse. S’il avance masqué grâce à Richard Mutt, ce n’est pas dans le seul but de protéger son anonymat. Il n’est pas sans savoir que la signature est un élément déterminant du statut d’une œuvre d’art, dernière touche apportée à l’acte de création. Ici, seul signe factuel et probant de la présence physique de l’artiste. Stigmate de la capitalisation d’une forme d’originalité.

De nombreuses interprétations sont proposées pour expliquer le choix de cet alias.

L’une des plus vraisemblables selon les déclarations de M. D. lui même serait la suivante.

Le prénom Richard pourrait se décomposer en riche art et Mutt serait une parodie de la marque de sanitaire J. L. Mott Iron Works tout en faisant référence à deux personnages comiques d’une bande dessinée de l’époque, Jeff et Mutt. Ceci n’est pas sans rappeler que Marcel Duchamp travailla comme dessinateur caricaturiste pour divers journaux parisiens au début de sa carrière.

L’emploi du conditionnel me paraît être une précaution nécessaire concernant les dires de Marcel Duchamp. Celui-ci nourrissait une véritable passion pour les mots et le jeu d’échecs et cette équation me semble pouvoir s’appliquer aux stratégies pour lesquelles il opta face aux incessantes sollicitations médiatiques à la fin de sa vie…

BANALITÉ MAIS RARETÉ

Conceptuelle ou non, la définition d’une œuvre d’art continue de répondre en partie à l’adage qui voudrait que « tout ce qui est rare est cher ». Quand les valeurs esthétique et émotionnelle peuvent emprunter d’autres chemins, la valeur capitalistique d’une œuvre demeure liée à son unicité et au contrôle de sa reproduction au travers de la série limitée.

En 1917, ce phénomène était d’autant plus marquant qu’il s’opposait à la multiplication en masse des objets amorcée par les récentes révolutions industrielles du XIXe siècle.

En détournant de sa fonction initiale un objet de la vie quotidienne et en valorisant l’idée sur le geste, Duchamp opère un glissement de sens qui annonce la possibilité d’un tout nouveau parti-pris plastique et artistique.

SACRALISATION ET SACRILÈGE

Duchamp n’a jamais caché son désintérêt voire son mépris pour le statut de l’artiste en vigueur à son époque (en quoi a t-il évolué ? serait une question à débattre).

En s’inscrivant dans la mouvance dadaïste et en se présentant comme un « anartiste », il réprouvait l’image d’un créateur soi-disant inspiré par des muses et des puissances transcendantales qui échapperaient au commun des mortels.

PERCEPT PLUTÔT QUE CONCEPT

Les critères catégoriels du jugement esthétique mis à mal dès la fin du XIXe siècle, se déplacent alors vers un nouveau centre de gravité incarné en la personne subjective du spectateur. La formule de M.D. est toujours d’actualité: « Le regardeur fait l’œuvre ».

Ce sont les autres en effet, qui ont assuré la destinée de cette œuvre et peut-être même au corps défendant de Duchamp…

Cependant le regardeur quelle que soit sa sensibilité, ne saurait faire abstraction du rôle déterminant des institutions. Ce sont-elles aussi, en regard de la reconnaissance dont elles jouissent à tort ou à raison qui ont permis qu’un banal urinoir devienne Fountain.

Avec Marcel Duchamp, une œuvre d’art semble ne plus pouvoir se dissocier de son contexte. Il est vrai que la construction d’un individu passe par l’assimilation d’une infinité de données contextuelles. En ce sens, on se trompe à coup sûr quand on prétend résumer sommairement la personnalité d’un homme qui tel Marcel Duchamp ne craignait pas de vivre pleinement ses propres contradictions dans un monde où le manichéisme continue de régner.

André Houllier

Références :

  1. La faculté interprétative et discutable de l’auteur qui se veut être un amateur et pas seulement pour la rime…
  2. Le catalogue du Centre Georges Pompidou consacré à la rétrospective Dada. 05/10/05 – 9/01/06.
  3. Le livre de Bernard Marcadé : Duchamp, la vie à crédit – Flammarion – 2007.
  4. L’exposition consacrée à Duchamp, Man Ray et Picabia, Passage de Retz à Paris. 19/03/08 – 15/06/08.
  5. L’exposition consacré à Duchamp à la fondation Dina Vierny à Paris. 20/02/08 – 02/06/08
  6. Les hasards de l’internet là encore discutables…

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3 regards à Fontaine

  1. Ping : Fontaine « Un Jour Une Oeuvre

  2. Alexis dit :

    Je vais jouer également notre petit exercice de questions en mode accéléré. J’ai l’impression qu’il y a plus d’art dans la fiche d’André (pas facile d’accès) que dans l’œuvre de Duchamp.

    1. Qu’est-ce que je vois ?

    Un urinoir.
    Posé sur un support en bois.
    Un graffiti sur le coté « R.Mutt 1917 ».
    Une étiquette est accrochée sur une des pattes de fixation murale.
    Le fond est composé de formes diverses dont je ne sais déchiffrer un sens.

    2. Que nous dit l’artiste ?

    L’artiste ?
    Mais c’est une blague ! Une provocation !
    Tout ne peut être de l’art sous prétexte que c’est exposé !

    3. Comment s’exprime les désirs profonds de l’artiste dans l’œuvre ?

    Peut-être l’artiste nous interroge-t-il sur notre propre définition de l’art ?

    Question à laquelle je n’ai pas de réponse…

    [Reply]

  3. Vos commentaires, Alexis, me font penser à la Merda d’Artista de l'(artiste) italien Piero Manzoni. Je me souviens avoir été assez désarçonnée à la vue de cette « oeuvre » dans un musée il y a une quinzaine d’année… Si cette boîte avait été à vendre dans un pt marché d’art, j’aurais pensé bien c.. celui qui l’achètera et libre au faiseur de se f….. du monde. Mais voir cette boîte iconoclaste choisie et exposée par un musée m’avait interloquée.
    De la provocation oui certainement mais pas de l’art, même pauvre !

    [Reply]

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