Bonjour Monsieur Courbet

– Bonjour monsieur Courbet.

Personne n’a dit mot et le chien n’a pas même aboyé. Ce phylactère ne flotte pas dans le ciel suspendu aux lèvres de l’un des trois hommes. Il s’agit du titre de l’œuvre : « La rencontre ou bonjour monsieur Courbet »

(1854 – 129 X 149 cm, Montpellier, musée Fabre).

Les bouches ne s’animent pas sous l’action des maxillaires pourtant ce titre n’a pas qu’une fonction descriptive, il porte en lui la parole d’une image fixe convertie au mouvement du sens. Qui a parlé ? Se demande t-on.

– Drôle d’endroit pour une rencontre… ou une sensation en deux dimensions.

Un plateau ovale sablonneux recadré par un peu de rocaille et une végétation rampante domine le panorama d’une vallée.

Les plans semblent si proches les uns des autres qu’ils pourraient presque se rabattre vers nous avant de ne se fondre dans la clarté bleutée d’une ligne d’horizon.

Quelques rares accidents ponctuent cette étendue océanique, arbres ou arbustes aux proportions équivoques, maisons adossées à la courbe sensuelle d’un vallon. Comment qualifier cet objet en partie immergé dans l’ombre du personnage de droite ? Une borne kilométrique ? Mais elle paraît bien petite… Une pierre plate érigée en une stèle minuscule ?

borne

Ces questionnements inhérents à la confusion des échelles traduisent un paysage mentalement fabriqué plus enclin à la symbolique qu’à une volonté de mimesis avec la réalité. C’est que la peinture de Courbet relève du paradigme de l’atelier quand d’autres artistes, quelques années plus tard traqueront les « impressions » de la lumière à même le motif.

– Les jeux d’optiques d’un décor de théâtre.

Observez le raccourci improbable qu’emprunte le chemin pour s’extraire du plateau central sur lequel se déroule la scène. Un zigzag contraint nous mène en contrebas à une diligence qui s’apprête à sortir du champ de vision du tableau. Vecteur d’un mouvement pré cinématographique, la diligence élargit notre champ du visible en nous amenant à anticiper la course du véhicule, tel une image appelle une autre image.

Mais revenons à la scène car il s’agit à mon sens, d’un espace scénique théâtralisé.

Le peintre à l’autoportrait idéalisé croise sur son chemin son collectionneur et mécène Alfred Bruyas humblement secondé par son serviteur Calas et son chien Breton (l’un chante, l’autre écrit ? ;)). Quand le « réalisme » de Courbet se distingue à son époque en regard des sujets sociétaux qu’il aborde, ici la reconnaissance du statut de l’artiste, sa manière de peindre demeure proche de l’héritage des classiques. Aussi, je fais l’hypothèse distrayante que tel un Poussin, il aurait pu appréhender l’espace pictural en ayant recours à la réalisation d’une maquette.

– Hiérarchie des personnages, hiérarchie du discours.

La figure hiératique du peintre est renforcée au moyen du dispositif formel établit par Courbet. En s’amusant au jeu des proportions, on pourra dénombrer un peu plus de sept têtes dans le corps du peintre quand le riche bourgeois en compte un peu moins de six et son serviteur un peu plus de cinq.

Un peu à l’instar de la statuaire égyptienne, l’importance d’une figure est concomitante de l’échelle qui lui est attribuée. D’ailleurs, le profil épuré et la barbe noire géométrisante de l’artiste ne vont pas sans m’évoquer un roi de l’Antiquité…

– Sens et facture.

Courbet utilise des moyens plastiques et des artifices visuels au service d’une allégorie et la portée de son message symbolique semble retenir toute son attention. Il ne s’interdit pas les repentirs, observez dans la figure du peintre, la partie bouffante du pantalon à hauteur de sa cheville gauche qui a été élargie pour tenter de renforcer une assise au sol délicate.

pantalon

Observez encore la retouche effectuée sur le manteau rouge que porte le serviteur à hauteur de sa canne. La pointe triangulaire jugée sans doute trop présente a été légèrement fondue dans l’arrière plan au moyen d’un glacis.

manteau

Malgré le subterfuge des ombres portées, les quatre figures semblent léviter très légèrement. Il n’est pas tant question de contact ou d’étreinte des corps mais plutôt de la rencontre des valeurs de deux mondes si longtemps demeurés étrangers l’un pour l’autre. Ici, Courbet participe à la construction de l’image mythique de l’artiste libre, sans entrave voire narcissique qui continue à conditionner pour partie notre perception contemporaine.

– Détail ou punctum ?

Les questions demeurent bien sûr et c’est en cela qu’elles fortifient les interprétations. Parmi celles-ci, je m’interroge sur la préhension main/chapeau du collectionneur et du serviteur. Bruyas semble pincer étrangement son feutre à l’esthétique difforme et peu conforme avec l’excellence de sa tenue vestimentaire quand Calas saisirait non pas la couronne de son haut de forme mais son cylindre.

Mais dans ce cas, rien ne saurait remplacer une rencontre de chair et de pigments au Musée Fabre de Montpellier…

Bien cordialement,

André Houllier

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3 regards à Bonjour Monsieur Courbet

  1. Ping : Bonjour Monsieur Courbet « Un Jour Une Oeuvre

  2. Ivan Sigg dit :

    Cher André, merci pour ce riche et beau travail. Un commentaire amical : il me semble que tes mots sont encore trop savants ( Cette critique est sans doute valable pour mes propres fiches ) en rapport avec notre souhait commun de « donner accès aux oeuvres à tous en réapprenant à VOIR ». Exemples : « phylactère, parole d’une image fixe convertie au mouvement du sens, mimesis, paradigme de l’atelier,auto-portrait idéalisé,importance concomitante, entrave narcissique, punctum, perception contemporaine… ». Peut-être faut il dire beaucoup plus ce que l’on voit que ce que l’on sait pour éviter tous les deux ces écueils ?…

    Je vois :
    – un parallèle entre l’homme à la tête baisée (appelons le, le serviteur) et le peintre : Leurs cannes sont parallèles et La casquette (pas un haute forme) de l’un et le chapeau de l’autre sont tous les deux ouverts au monde et n’ont rien à cacher (Chapeaux= tête. Tels « le bol vide » des bouddhistes ils peuvent être remplis par l’enseignement des autres, par la nature et par la vie).
    – Identification du peintre à l’homme du peuple et donc au peuple lui-même?
    – Le feutre du commanditaire est, je suis d’accord avec toi, tenu étrangement et, à la différence des deux autres, tourné vers le sol en position de « chapeauter » (dominer ?)
    – les deux cannes et le bâton, si on les prolongent, dessinent-ils un N à l’envers ?
    – les trois hommes plus les cannes dessinent-ils un W ?
    – Le bâton de marche du peintre crée au sol une ombre qui semble une frontière entre lui et les deux autres personnages. La borne en pierre (désignée par l’ombre de la manche)renforce cette idée de frontière. Dépasser les bornes? Aller au delà de quel peinture ? de quel discours sur et dans la peinture ?
    – L’ombre du bâton indique la diligence qui va sortir du tableau. Le peintre voudrait-il fuir quelque chose, s’évader ? Est-ce que le commanditaire vient d’être déposés là par la diligence au milieu du tableau ? Bien sûr il permet, financièrement parlant, à Courbet de peindre mais n’entrave-t-il pas son chemin, sa liberté, par cette commande même d’avoir à le représenter ?
    – le peintre, face à l’attitude hautaine du commanditaire, relève le menton et pointe sa barbe vers lui de façon agressive. Son bâton est placé entre eux dans une attitude peu ouverte (en regard de celle du chapeau.
    – Les ombres portées sous les deux personnages de gauche sont étonnantes. Elles partent vers la gauche et doivent être celles des feuillages d’un arbre que l’on ne voit pas et qui semble exactement à notre place de spectateur (qui est celle du peintre dans l’atelier).
    – Quel lien le peintre fait il entre nous spectateurs et ces deux personnages ? Portons nous une ombre au tableau du type « vous ne pouvez pas comprendre ce que je peins » ?
    – l’ombre du peintre par contre diverge vers la droite ! Etonnant non ? Il y aurait deux soleils dans ce paysage ? Ou bien est-ce la preuve que c’est une peinture d’atelier avec deux projecteurs divergents sur le modèles? ou plutôt cela vient confirmer que tout est symbolique (l’ombre/frontière du bâton nous indique bien quelque chose de précis), que le peintre fait ce qu’il veut et nous mène en diligence !
    Tant de questions soulevées si l’on regarde encore et encore.
    J’espère André que ce regard éclaire le tien, art-micalement, Ivan.

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  3. Merci à vous. Il y a cependant deux ou trois choses à ajouter, à mon avis :
    Il est évident que Courbet se met en scène dans le rôle, évidemment supérieur, de l’artiste : les tonalités de son vêtement sont clairement celles du ciel, quand le bleu de la veste du mécène, plus soutenu, plus foncé, nous éloigne néanmoins du ciel (et de ce qu’il « symbolise » toujours plus ou moins, de transcendance) pour nous amener à celles, bien terrestres, du domestique aux couleurs terreuses. Mais plus encore, le bâton de Courbet, forme avec son ombre le premier angle d’un châssis : tout est devant lui, le bâton et l’ombre ; il est en train de présenter l’œuvre à son mécène, nous avons un tableau dans le tableau, d’où, deux espaces, deux temporalités, deux ombres… Par ailleurs, Ce cher Courbet est un grand facétieux, qui dit ici, plus encore, et comme pour contre-balancer le côté transcendantal de son œuvre, avec son propre corps : cette barbe qui marque tant, en effet, que se passe-t-il si on la rapproche du bâton ? Et si on l’y accroche ?

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