Une pédagogie de l’attention

« Un Jour Une OEuvre » (UJUO) est une expérience à but non lucratif née en 2008. Le site Internet « Un Jour Une OEuvre » expose en ligne, chaque jour depuis le 10 juin 2008, une nouvelle oeuvre d’art à REGARDER.

L’expérience de l’attention totale à une oeuvre, et les découvertes que les visiteurs font grâce à la mutualisation des regards, est une expérience d’éveil passionnante.

UJUO prolonge cette expérience chaque mois lors d’une visite d’exposition, de galerie, de musée au cours desquels les participants se livrent, en groupe cette fois, à ce regard pénétrant.

Il n’y a pas d’INTERÊT à regarder une oeuvre d’art, il y a juste la possibilité d’ÊTRE en s’autorisant à VOIR sans SAVOIR.

Avec UJUO, il s’agit d’une expérience de la réalité par la perception, une expérience du non-savoir et du non-agir qui, par une ATTENTION TOTALE, permet à la réalité, et donc à l’être, de surgir toujours neufs. Il ne s’agit pas de mesurer, de comparer, de juger, de s’identifier ou de rejeter, il s’agit de se découvrir et d’apprendre d’instant en instant, de décréter la liberté maintenant.

UJUO propose donc de réaliser cette même expérience au RMLL, en conférences/ateliers, et de mutualiser nos regards devant des oeuvres classiques, modernes et contemporaines.

Pourquoi, dans le cadre des Rencontres Mondiales du Logiciel Libre, établissons-nous des liens entre ce travail d’attention et le développement des logiciels libres ?

Car nous constatons que : la mutualisation des collaborations sur un logiciel libre (depuis le signalement d’un dysfonctionnement, l’écriture d’une documentation, jusqu’à la modification du code source), comme la mutualisation des regards sur une oeuvre d’art, offre un espace d’expression possible des voix de chacun.

Car nous oeuvrons : pour que le plus grand nombre puisse accéder aux codes du logiciel libre et fasse circuler le savoir et la créativité que cela génère en lui ; et de même manière, que le plus grand nombre puisse accéder aux codes de l’oeuvre d’art et fasse rayonner la prise de conscience et la créativité que cela éveille en lui.

Car nous constatons : qu’il n’y a aucune intention, but, ambition ou accumulation de capital (capital savoir ou capital financier) dans l’acte de regarder une oeuvre d’art.

Car nous oeuvrons tous les jours : pour qu’il en soit de même dans la création, l’amélioration, l’usage, l’étude et la diffusion des logiciels libres.

Car nous constatons : que le logiciel libre comme l’oeuvre d’art ou la graine du paysan, sont des biens communs qu’il est essentiel que tous reconnaissent comme tel, afin que ces biens communs puissent continuer à servir de terreau à la créativité humaine.

Car nous constatons : que logiciels libres et oeuvres d’art peuvent être des outils d’échange et de partage sans frontières, des outils de transformation de notre rapport individuel au monde, voir des outils de transformation du monde.

Comment permettre à tous l’accès à l’art ?

Nous constatons que nous ne savons pas regarder les oeuvres d’art.

Entre nous et l’oeuvre s’interposent toujours nos peurs, l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, notre savoir limité sur l’art, des préjugés par rapport à l’art, et tout notre conditionnement culturel.

Comment faire pour nous affranchir des peurs, des images, du savoir et du conditionnement qui nous polluent l’esprit, pour enfin entrer en contact avec l’oeuvre, ici et maintenant, dans son unique réalité ?

Nous constatons que les apprentissages, les méthodes, la volonté ou l’effort, dirigés vers un meilleur accès aux oeuvres, sont des dépenses d’énergie et ne font que générer résistances et conflits intérieurs.

Aussi les médiateurs/facilitateurs de « Un Jour Une OEuvre » vous proposent de regarder les oeuvres d’art avec une attention totale, dans leur globalité et leurs détails : matières, lumières, formes, couleurs, constructions, personnages, décors, objets, signes, figures de style, textes… Pour ce faire, nous n’hésitons pas à nous déplacer autour de l’oeuvre en nous éloignant, en nous rapprochant ou en la regardant à l’envers (cette attention peut durer de 20 à 40 minutes quand le regard d’un spectateur en musée est de 55 secondes en moyenne).

L’originalité du regard que nous portons sur l’oeuvre est qu’il s’affranchit de tout préjugé, jugement, rejet, soumission, identification, projection ou émotion. Nous ne sommes plus alors que dans la perception, juste avant le surgissement de la pensée (qui est une réaction de la mémoire).

Il ne s’agit donc en aucun cas d’une analyse de l’oeuvre, d’un décryptage de ce que nous ressentons, d’une interprétation ou d’une introspection. Cependant, nous ne luttons pas contre nos réactions : nous nous en affranchissons en les observant et en les écoutant, sans réagir.

Dans ce regard pénétrant et sans jugement, se dissolvent notre peur « d’être idiot », « de nous sentir incapable de dire quoi que ce soit », « d’être totalement ignare en art », « d’être sans aucune culture générale ou historique », et notre angoisse « du vide intérieur ».

Nous découvrons au contraire que ce vide révélé par l’attention, cette vulnérabilité psychologique (face à toute nouvelle oeuvre, personne ou paysage) – cette fraîcheur, cette innocence – nous ouvrent le champ infini des possibles et de la compréhension (quand la pensée, elle, reste limitée à son propre contenu).

Dans cet état de passivité intense, debout, non morcelé devant l’oeuvre, il n’y a plus de vide, mais une effervescence intérieure, un éveil de l’intelligence qui brûle comme un feu sans fumée, un éveil à l’autre, au monde et à soi-même.

Nous constatons que lorsque l’attention sur les oeuvres d’art est pratiquée collectivement (en énonçant à haute voix ce que nous voyons et non ce que nous ressentons), lorsque les regards s’additionnent et se complètent, alors naît quelque chose de neuf qui n’est autre que la réalité, neuve à chaque instant. Oui, l’attention nous rend la vue et l’écoute, nous rend à la vie.

De par l’absence d’intention et d’ambition, nous constatons qu’il naît dans ces instants de regards partagés : du respect, de la démocratie, de l’échange sans frontières ni conflits.

Depuis deux ans, « Un Jour Une OEuvre » met en pratique cette attention totale, sur son site ujuo.org, en musée, en galerie et lors de conférences. Ces ateliers/conférences s’adressent à tous et à tous les âges, mais plus spécifiquement à ceux qui dans leurs pratiques personnelles s’intéressent aux processus et aux limites de la pensée humaine ainsi qu’aux aliénations qu’ils génèrent ; à ceux qui pratiquent la pédagogie comme un catalyseur de l’émancipation humaine ; et enfin, à tous ceux qui sont prêts à s’autoriser d’eux-mêmes – à oser dire ou écrire ce qu’ils voient – en se libérant de toute autorité intérieure (le moi, le conditionnement, la censure parentale…) et extérieure (le critique d’art, le conférencier, l’historien, le spécialiste, la morale…).

Cette découverte du VOIR sans SAVOIR par l’art, ce « connaîs par toi-même » socratique, est une bouleversante source de joie.

À moyen terme, nous envisageons l’édition du premier livre d’art écrit, non par des spécialistes, mais par les spectateurs attentifs eux-mêmes.

Paris le 16 septembre 2010

Pour UJUO, Ivan Sigg et Alexis Monville

Article publié dans la revue EPI en octobre 2010 : http://www.epi.asso.fr/revue/articles/a1010g.htm

Cette entrée a été publiée dans Actualités, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Un regard à Une pédagogie de l’attention

  1. eMmA dit :

    Je crois que je suis… conquise !

    [Reply]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *