Les Nymphéas

La rencontre Un Jour Une Oeuvre en direct de février se déroulait à l’Orangerie des Tuileries pour VOIR les Nymphéas de Monet. Deux seulement avait pu se libéré cette fois et traversé Paris enneigé. Ivan Sigg nous raconte cela sous forme d’un dialogue (et je salue au passage sa mémoire !) :

Alexis : Quel bonheur de traverser le jardin des Tuileries vide et couvert de neige.

Ivan : Magnifique ! Des arbres déplumés, quelques corneilles, des étendues blanches et un plan d’eau gelé…Bruegel nous fait un clin d’œil.

Nous entrons dans la première des deux grandes salles ovales et nous voilà aussitôt plongés dans la peinture. Asseyons nous.

Alexis : On les connaît déjà avant de les avoir vues.

Ivan : Comment se défaire de nos images intérieures. Peut-on ne voir là que de la peinture ? Non, mon cerveau me dit aussitôt nénuphars, algues, herbes, ajoncs, eau, vaguelettes, nuages…

Alexis : C’est fou, je découvre cette peinture avec tous ces coups de pinceaux. Encore un endroit où je ne suis jamais venu ! Il y a tant d’endroits en fait où je ne suis pas allé ha ha ha [note d’Alexis : je ne ris pas comme cela, définitivement non 😉 ]. Toutes ces touches de peintures, ces coups de pinceau dans tous les sens qui donnent cette eau et ces reflets de nuages ! Regarde ces nénuphars, si tu t’approches ça ne ressemble à rien.

Ivan : De près c’est crapoteux et dès que tu t’écartes, ça commence à vibrer et à se mettre en mouvement. On dirait que les touches sont désordonnées, mais si l’on est attentif, il y a des couches d’empâtements pour le fond, les courtes touches horizontales pour l’eau, des virgules pour les vaguelettes, de longues touches verticales pour les herbes, des courbes concentriques pour les nénuphars etc Quelle variété !

Alexis : Tu as dit empâtement ?

Ivan : Oui, regarde le fond. Il y a un bleu foncé en pâte sous les tâches claires des reflets. Approche toi encore et tu verras de micro vallées, de micro lacs sombres mais toutes les micro chaines de montagnes et les crêtes sont blanches. En fait Monet a déposé des sous couches épaisses foncées, il a laissé sécher cette matière, puis il a effleuré les reliefs de matières foncées avec une brosse plate chargée de peinture claire.

Alexis : De loin on ne se rend pas compte de tout ça, c’est incroyable ! C’est ça qui fait la vibration…

Ivan : Etre attentif, c’est voir que cette salle n’a pas d’angle, ni les murs, ni les portes, ni le plafond…

Alexis : Oui, c’est rare

Ivan : …C’est voir qu’il n’y a pas de projecteur visible…

Alexis : On dirait de la lumière naturelle

Ivan : …C’est voir et entendre les gens, c’est voir que l’on est obligés de déplacer son regard « comme dans un paysage » car les toiles sont plus grandes que notre champ de vision ; c’est voir les dégradés de couleur, les touches, jusqu’à ces matières du fond.

Alexis : Oui, c’est vrai, l’œil lit une perspective, des nuages, de l’eau, mais mon cerveau m’entraine à imaginer plus, à voir des choses dans les formes colorées.

Ivan : Notre vieux cerveau (reptilien et limbique) assure notre sécurité en nous ramenant toujours à quelque chose que nous connaissons (par la mesure, la comparaison, l’analyse des contrastes et le jugement). Faisons une expérience, mettons nous la tête en bas pour regarder ces nymphéas…

Alexis : Incroyable, ce n’est plus de l’eau, ce ne sont plus des nénuphars, notre cerveau est désorienté !

Ivan : Et regarde les arbres, ce ne sont plus des saules qui s’arrêtent juste au dessus de la toile mais ce sont maintenant les troncs sans fins de pins maritimes ! C’est extraordinaire ce changement de point de vue ! Ce que nous faisons, c’est exactement ce que fait le peintre dans son atelier.

Alexis : Tu veux dire…qu’il se met la tête…qu’il retourne son tableau ?

Ivan : Oui c’est ça, toujours changer le point de vue, pour remettre en mouvement son regard, pour voir si la composition se casse la gueule, pour s’étonner aussi.

Alexis : Tu as vu que les petits gamins là-bas sont intrigués par notre étrange comportement ?

Ivan : Leur conférencière s’adresse à ces enfants de maternelle comme à des adultes. Elle fait son show, elle s’écoute parler. Pas une seule fois elle ne s’est arrêtée pour leur demander ce qu’ils voyaient.

Alexis : Regarde, il y en a très peu qui l’écoutent. Celui qui danse là, sa liberté me plait.

Ivan : Tu as vu comme certains espaces de nymphéas rappellent les touches de Henner, notamment le traitement des herbes et des feuillages. On a dit qu’il avait rejeté l’impressionnisme, ok il ne s’appuie pas sur la décomposition de la lumière et sur les complémentaires, mais par certains aspects, quelle proximité dans la liberté de la touche !

Alexis : Oui, c’est étonnant ces espaces « non achevés » où l’on voit la toile et puis ces tâches bleu clair sur ce grand fond sombre. Tu sais on avait remarqué les grands à plats de Henner, eh bien j’ai regardé de nombreuses œuvres modernes et il faut attendre longtemps avant que des peintres pratiquent ces à-plats. Il était en fait très en avance. Il allait peut-être même plus loin que les impressionistes ?

Ivan : Est-ce que tu penses que ce que nous faisons là, cette expérience d’attention, est possible ailleurs ? Est-il possible d’être sans préjugés, de vivre sans image des autres, de soi et du monde ?

Alexis : Notre cerveau a une propension à fabriquer des catégories, des groupes. Tu vois, dans cette salle, il y a « les touristes », « les hommes d’affaire anglais », « les japonais », « les retraités », pourtant nous sommes tous différents, chaque ADN est unique.

Ivan : Oui, nous créons tout le temps des divisions artificielles. Nous n’arrivons pas à voir le tout dans sa globalité, nous séparons, nous créons des frontières.

Alexis : Tu ne crois pas si bien dire. Dans le domaine du logiciel libre, il y a ceux qui veulent développer, mettre en commun, partager et puis il y a ceux qui y voient un créneau pour faire du business. La confrontation est violente entre les deux groupes. Et ça s’appelle « Le Monde ouvert » !!!

Ivan : Il n’y a pas les altruistes avec des valeurs humanistes d’un côté et les profiteurs avec un désir de pouvoir de l’autre. Il y a sans doute des intérêts et de la volonté de part et d’autre.

Alexis : Tout à fait, les altruistes on la volonté de changer le monde, ils défendent un idéal avec le logiciel libre comme moyen. J’ai ce défaut de vouloir changer l’autre. Je suis tout le temps en train d’affûter mes arguments pour marquer des points

Ivan : dès qu’il y a idéal, volonté, intérêt, but, il y a division et conflit. La division c’est une frontière. S’il y a ma religion et ta religion, il y a frontière. S’il y a mon idéal et ton idéal, il y a frontière. S’il y a mon groupe social et ton groupe social, il y a frontière. Et dès qu’il y a frontière il y a mépris, domination, soumission, guerre et souffrance. Le constat instantané c’est qu’il faut abattre les frontières. Dans uneréunion comme au niveau national. Tu imagines Sarkozy annonçant demain que la France est pour l’abolition des frontières ! Rien que d’émettre l’idée provoquerait des changements.

Alexis : Tout ça me met en appétit, allons déjeuner.

Ivan : J’essaie de me représenter l’époque de Monet et d’imaginer les bouleversements qu’ont apporté les progrès de la science dans la vision et dans l’art : la vitesse avec le train à vapeur, le flou, la fixation du mouvement et de la lumière avec la photo et la compréhension de la diffraction de la lumière… Ca devait être enthousiasmant pour un contemplatif comme Monet, au point de se débarrasser de la représentation humaine et de tous les canons classiques…

Alexis : Mais avec le cheval on connaissait déjà les effets de la vitesse !? Tu veux dire que le fait de voir sans être soi-même dans le mouvement changerait suffisamment le point de vue ?

Ivan : Les découvertes de la science m’expliquent pourquoi le soir, la feuille de nénuphar est bleu alors que mon cerveau l’avait définitivement classé dans les verts. Alors je me mets à la peindre en bleu et je constate que c’est effectivement ce que voient mes yeux. Idem pour les ombres que je mets à peindre en bleu alors qu’avant je mettais du noir. Le fini, la forme achevé disparaît au profit de la vibration et de l’interpénétration des touches. Les impressionnistes abolissent les frontières, hé hé on y revient !

Nous sortons de l’eau des Nymphéas pour replonger dans l’hiver des Tuileries. Nous pénétrons alors dans un monde à part, sous le temple de la Madeleine construit par le néo-classique Pierre-Alexandre Vignon, dans le fabuleux foyer Madeleine (petite porte invisible au 14, Rue de Surène, 75008 Paris. Situé au sous-sol de l’Eglise de la Madeleine, le Foyer de la Madeleine est un Restaurant associatif dont le service est effectué exclusivement par des dames bénévoles. Dans des caves voûtées avec trois salles de soixante mètres de long, on mange de tout (poulet, frites, salades…) dans une ambiance très sereine et chaleureuse. Le prix du déjeuner, 7,50€, permet d’ailleurs de financer des repas gratuits pour les déshérités. Et les amateurs d’art ne manqueront pas de jeter un oeil aux différents tableaux qui ornent les murs de cet établissement.)

Ivan : Pour revenir à la notion de frontière, pour les faire tomber, il faut être attentif et les voir, seul et ensemble. Si tu fais sauter les appartenances et les croyances , les gens vont se sentir seuls, isolés.

Alexis : le groupe est un artifice, il nous rassure sur notre appartenance à quelque chose et risque dans le même temps de nous entrainer dans une opposition stérile avec un autre groupe.

Ivan : la solitude est créatrice, l’isolement est destructeur. Par l’expérience de l’attention, c’est à dire du respect de l’autre (allons jusqu’à dire de l’amour de l’autre) je comprends que la solitude n’est pas destructrice mais qu’elle permet l’attention et donc la création. Tu peux peut-être commencer ta prochaine réunion sur le logiciel libre en annonçant «  je vais vous poser une question très importante, à laquelle vous n’avez peut-être jamais réfléchi, mais qui peut changer le déroulement de cette réunion et votre avenir : Est-ce que tout est possible ? ». Chacun doit alors définir son respect de l’autre. S’ils sont réceptifs, à l’écoute, tu peux alors pousser le bouchon plus loin en demandant « est-ce qu’il y a quelque chose au delà du savoir et de la pensée ? » L’unique réponse étant « le présent » c’est à dire la réalité vivante de la réunion où tu te trouves, tout le reste n’est qu’élucubrations, illusions. L’acte majeur c’est de voir la globalité de l’instant dans sa richesse et sa diversité, sans porter de jugement.

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5 regards à Les Nymphéas

  1. Ping : Matin | Un Jour Une Oeuvre

  2. Spei dit :

    Belle retranscription, on s’y croirait, d’autant plus en étant passé par ces superbes salles ovales l’été dernier.

    [Reply]

  3. Ping : Un Jour Une Oeuvre en direct (mars) | Un Jour Une Oeuvre

  4. Ping : Camille en costume japonais | Un Jour Une Oeuvre

  5. Ping : Louis Vuitton | Un Jour Une Oeuvre

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