Point de vue pris d’une fenêtre du Gras…

Point de vue pris d’une fenêtre du Gras à Saint-Loup-de-Varennes par Nicéphore Niépce en 1826.

C’est ce que propose André aujourd’hui, avec une autre façon d’aborder la lecture d’une oeuvre :

(Où nous surprenons la conversation de deux amis, indifféremment Auguste et clown.)

– Qu’est ce que tu vois ?

– Une vilaine reproduction !

– Oui, c’est une reproduction mais je peux t’assurer que le fichier numérique a une bonne définition.

– Rien à faire, je vois de la neige et du bitume. Bref, je broie du noir pixelisé.

– Tu ne crois pas si bien dire, c’est le bitume de Judée qui a permis de capturer cette image. Il s’agit de la ou de l’une des toutes premières prises de vues de l’histoire de la photographie.

– Mon vieux, l’étendue de tes connaissances ne nous rajeunit pas… Enfin, cette image c’est un peu la grisaille, le spleen d’un dimanche après-midi pluvieux, un tiercé dans le désordre.

Jean-Luc Godard prétend qu’on parle d’un vieux film de cinéma quand personne ne penserait à qualifier un livre de : vieux livre. Il se goure ! Imagine un instant, un petit matin noir comme un café bien serré avec son haillon de brume grisâtre comme sur ton image. Au cul du camion des caisses entières de bouquins, du vrac on appelle ça, des milles feuilles de papier jaunâtre, la couvrante écornée, la reliure désossée, une pleurnicherie de ficelle et de colle…

Voilà à quoi elle me fait penser cette image, une madeleine un peu rance. Je hais la nostalgie !

– Je te demandais ce que tu voyais, pas de grimper dans ta machine à démonter tes sentiments…

– Je vois du noir, du gris et un peu de blanc. Une trame grossière entre les grosses mains d’un imprimeur indélicat.

– Une image au trait ? Peut-être mais regarde bien la nuance des gris qui passe au tamis le contraste du noir et blanc.

– Je vois un paysage abstrait avec sa perspective affolée, une Montagne Sainte Victoire en panne de couleurs, un Picasso de la période du cubisme analytique servi sur une palette en noir et blanc.

– La vie est en couleur mais le noir et blanc n’est-il pas plus réaliste ?

– Le noir et blanc, c’est tout vrai ou tout faux. Une affaire de moralistes, une querelle de spécialistes. Argentique contre numérique, c’est là leur seul hic !

Le noir et blanc, c’est le drame et la comédie : un indien d’Amérique persuadé qu’on est entrain de lui voler son âme et le burlesque d’une Histoire sans Parole sur une musique de Jean Wiener. Le noir et blanc, c’est le deuil du temps qui passe. Un fou rire, un jour d’enterrement…

– Le noir et blanc c’est aussi l’élégance non feinte de quelque chose de rare. Quand le temps nous redevient précieux. Il a fallut de longues heures d’exposition avant que cette image ne vienne à se cristalliser sur une plaque de verre.

– Apprendre la patience et l’observation, c’est une maladie de nos jours ?…

– J’aime cette idée des grains de lumière qui s’infiltrent dans le trou d’aiguille de la chambre noire. Le fourmillement lent et déliquescent d’un banc de plancton prit de vertige qui inverserait sa course au dernier moment. Image à l’envers figée dans l’émulsion photosensible.

Après tout nous fonctionnons de la même manière, nous aussi nous voyons à l’envers et c’est notre cerveau qui remet à l’endroit ce que nos yeux nous donnent à voir.

– Oh, la jolie métaphore coincée au fond de sa boîte à chaussures ! Oui, une camera obscura, c’est une nasse, un casier de pêcheur retiré des profondeurs de l’abîme.

« J’ai laissé faire la nature » écrivait Niépce en commentant sa découverte…

– Et comme l’art n’est pas l’affaire de ventres vides, nous reprendrons cette discussion après avoir déjeuner. Un homard flambé au whisky… voilà le vrai goût de la réalité !

–  Mécréant ! J’espère au moins que ton pragmatisme suscitera quelques commentaires indignés…

André Houllier

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6 regards à Point de vue pris d’une fenêtre du Gras…

  1. Spei dit :

    Quand on voit l’image produite par ce pionnier et ce que tout un chacun est capable de produire par simple pression d’un bouton sur un boitier, c’est assez vertigineux.

    L’œil moderne habitué aux clichés léchés n’est pas vraiment séduit au premier regard de ce cliché. C’est évidemment la mise en abime, le rapport à ce que le cliché représente d’un point de vue historique et importance qui ici nous saisit, et il s’agit ici d’une émotion réfléchie plus que visuelle.

    Pour autant, certaines des premières images ont un cachet esthétique que n’ont pas des images modernes, j’ai pris récemment beaucoup de plaisirs à produire des images à la façon Sténopé à l’aide d’un boitier Polaroid Pinhole. Je suis très fan et, je pense prendre un jour le temps de développer un peu plus le jeu du Sténopé.

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  2. Bonjour, Spei!
    Je te (vous) rejoins sur l’idée du vertige quand le regard d’une époque se trouve confronté à celui d’une autre époque. Machine photographique, machine à remonter le temps de l’image : délicieuse distortion temporelle…
    Bien cordialement,
    André

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  3. Laurent dit :

    La redécouverte du sténopé est encore plus intéressante à notre époque alors que nous avons à disposition des moyens de plus en plus sophistiqués pour produire des images. Le recours au sténopé permet de revenir aux sources de la photo, de comprendre son fonctionnement mais aussi de donner naissance à des clichés différents (avec un rendu que j’ose qualifier de pictural).
    J’avais particulièrement apprécié l’exposition du Quai Branly consacré au daguerréotypes il y a un an : le portrait utilisé pour la promotion de l’événement est de toute beauté :
    http://image.evene.fr/img/galerie/1-21426-G16505.jpg

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  4. Ivan Sigg dit :

    Bonjour André et Spei
    J’apprécie la forme littéraire du dialogue que tu choisis André pour parler de cette photo et les questionnements soulevés par Spei.
    Cependant je constate que ni l’un ni l’autre vous ne prenez le temps de décrire complètement cette oeuvre. IMAGINEZ QUE VOUS LA DÉCRIVEZ À UN AVEUGLE :
    Que voyez-vous ?
    Avant de penser « imprimeur indélicat » ou « sténopé » ne peut-on décrire la texture de cette matière ? Le pastel sec ou gras sur papier à grain, la manière noire, la gravure à la résine et la litho au crayon gras pourraient donner cette belle trame chargée….
    Avant de dire « Picasso et cubisme analytique », ne peut-on parler des contrastes noir blanc, des symétries et des oppositions, des triangles et et des rectangles qui construisent cette image?
    Voyez-vous Cinq toits dont un grand central fait de tuiles et très lumineux ? Deux tours ? Des étages marqués? Dix fenêtres ? Un arbre ou un poteau ? Un horizon ? Un ciel ? Un point de fuite ? Des ombres qui donnent l’heure de la journée ?
    Art-tentivement
    Ivan

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  5. Bonjour à tous, re-bonjour Ivan!
    Ton commentaire se tient et nous revenons à l’une de nos précédentes discussions portant sur le poids du savoir et selon toi sa faculté à brouiller les pistes qui mènent à la spontanéité (je schématise).
    Nous parlons ici, (nous écrivons) des mots, un mode de communication (sentir, exprimer, interpréter) parmi d’autres (le corps parle lui aussi autrement qu’avec des mots). En quoi ce média serait-il apte plus qu’un autre, à exprimer ce qui relève du langage propre à l’image? Autrement dit en quoi un mode d’expression particulier contraint et architecturé par des règles qui lui sont spécifiques permet-il de s’exprimer au nom d’un autre langage qui ne réponds pas aux mêmes règles?
    L’approche que tu suggères me semble intéressante dans la mesure où j’y vois (oh, oh, ma soeur Anne! :)) une volonté sensible : le goût des autres passe aussi par le goût des mots.
    Prendre le temps de regarder avant de voir, c’est aussi se découvrir une saveur en bouche. En ce sens, le savoir ou plutôt ce que nous considérons comme tel et ce facteur ne va pas sans de multiples variations selon les individus, peut nous « aveugler » quand il a tendance à tirer des lignes droites alors qu’il s’agirait de se laisser aller au cheminement. C’est ici, me semble t-il que l’observateur se doit d’essayer de se « révolter » contre sa propre conformité (la confiance en soi).
    Cependant j’aurais tendance à nuancer ta proposition dans la mesure où elle s’inscrit dans un système. Hors tout système se définit à l’aune de ses propres limites (les miennes en l’occurrence!) qui lui confèrent tout à la fois clarté et restriction. Pour ma part, j’opterais pour des systèmes multiples ne craignant pas de se contredire pour s’adapter à l’évolution de nos diverses personnalités, je parle de celles qui animent un même individu. En ce sens, il devient possible de considérer les mots communicants pour ce qu’ils représentent (le mot « table » me dit quoi d’une table?) tout en leur reconnaissant une RÉELLE aptitude à réinventer la réalité. Que le mot soit l’artisan d’une description tendant à l’objectivité ou l’acteur malicieux d’un jeu, qu’il relève d’un savoir consensuel ou scénarisé (je pense à Raymond Hains), j’attends que la pensée et la possible légèreté qui l’animent nous invitent au savoir comme un bien commun.
    Amitiés & partage (au plaisir de poursuivre l’échange)
    André

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  6. Ivan Sigg dit :

    VOIR : Une méthode, un processus, un système ou un état ?

    Cher André, tu dis «ta pensée s’inscrit dans un système », ce que je comprends comme : voilà une méthode parmi d’autres. Aussi je voudrais m’expliquer
    mieux quant à cet « état d’attention pénétrante » dont je parle.

    La Vision dont je parle n’est pas un processus. Voir n’est ni un système, une méthode ou un processus. Voir c’est agir. Quand je dis que je vois l’œuvre (l’autre, le paysage…), toute l’œuvre, quelle est la chose qui voit ? Si c’est le « moi » qui voit, il voit dans les limites de son contenu et il résiste à ce qu’il ne connaît pas. Par conséquent il refuse de voir la totalité de l’œuvre (de l’autre, du paysage…) qui est devant lui. Mais la vision n’est pas le « moi ». Il n’y a pas de but à voir une œuvre (l’autre, le paysage, …). Quand c’est le « moi » qui voit, il a peur de l’inconnu, il résiste, il se/me protège et dit « comment vais-je faire ? Je ne sais pas. Dois-je renoncer à ceci ? Dois-je tenir à cela ? ». Tout mouvement du « moi » ne fait qu’augmenter sa peur.
    D’une part il y a : voir l’œuvre sans orientation, sans but, simplement voir. Et puis, d’autre part, il y a le « moi » qui voit avec tous ses buts, son désir, son orientation, ses résistances. Le « moi » voit mais il trie, mesure, compare, il a peur de tout voir. Voir c’est être lucide.

    Il existe un état où l’on peut voir sans le moi (une œuvre, l’autre, un paysage…). Quand je regarde avec but, préjugé ou désir, c’est le « moi » qui regarde. Regarder sans aucune orientation, c’est voir toute l’œuvre. La vision, le voir est en dehors du temps, ON VOIT et c’est tout. Dès l’instant où c’est le « moi » qui voit, où Je vois, le temps intervient et dans ma vision il y a la peur, les blessures de l’enfance, le manque, l’ignorance, la résistance…

    la pensée par son processus même ne peut être légère. Elle est lourde du poids du « moi ». Regarder, c’est s’affranchir de la pensée.

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